L’éthique professionnelle des travailleurs sociaux mise à mal Par Delphine Hotua

Insuffisance des moyens, complexité des situations, intensification du travail, culture du résultat et contraintes temporelles. Voilà en quelques mots les conditions de travail actuelles des acteurs sociaux. Une situation qui met en danger l’éthique professionnelle du secteur.

Selon les mots du sociologue français Jean-Philippe Melchior, l’éthique professionnelle peut être analysée comme un ensemble de valeurs qui étayent les pratiques professionnelles et qui leur donnent du sens.

La conscience professionnelle, entre éthique du métier et valeurs personnelles

« Parmi ces valeurs, certaines sont produites par la profession et délimitent ce que le professionnel doit respecter ou s’interdire de faire pour accomplir son travail convenablement, c’est-à-dire en harmonie avec les missions qui sont les siennes », comme le détaille Jean-Philippe Melchior dans un article consacré à l’éthique professionnelle du secteur psycho-médico-social. Ces valeurs peuvent être formalisées par un code de déontologie, tel que celui en vigueur chez les psychologues par exemple.

À ses débuts dans la profession, le travailleur s’approprie ces valeurs qui compléteront son éthique personnelle. « Une contradiction entre les valeurs professionnelles et l’éthique personnelle est généralement un obstacle rédhibitoire à l’entrée dans une profession. Le plus souvent, l’éthique professionnelle est intériorisée et constitue avec les valeurs subjectives la conscience professionnelle » indique le sociologue qui souligne que peu importe la profession, la représentation du travail bien fait est au cœur même de la conscience professionnelle.

Les travailleurs sociaux rudement mis à l’épreuve

Or, le sociologue relève une « souffrance éthique » de plus en plus fréquente dans certains secteurs, en particulier ceux de la santé et de l’action sociale. Cette souffrance s’exprime lorsque les demandes de la direction vont à l’encontre des normes professionnelles, sociales ou subjectives des travailleurs. De telles contradictions ont été constatées sur le terrain par le guide social.

Aussi, récemment, Murielle, éducatrice spécialisée, pointait du doigt le manque de temps nécessaire à un accomplissement convenable des missions éducatives, , un problème amplifié notamment par le renforcement des procédures : «  on a de plus en plus de papiers à faire : rapports de réunion, bilans d’observation, projets éducatifs personnalisés, projets de groupe,… C’est un travail énorme car la direction et le ministère veulent des traces écrites de tout. Le problème, c’est qu’on n’a pas le temps de le faire car on est tout le temps en activité avec les résidents. »

Des mutations s’opèrent en contradiction avec la politique sociale

Témoignage tout aussi interpellant du côté de l’accompagnement médical. Paul Sonkes, président de l’Association belge des praticiens de l’art infirmier et directeur du département infirmier et paramédical au centre hospitalier Valida, regrette les nouvelles contraintes dans la prise en charge des patients. Il déclare : «  la patientèle a énormément évolué ces dernières années. Le personnel infirmier a désormais affaire à des cas plus lourds, plus dépendants et plus exigeants. Ce qui a rendu les conditions de travail plus dures qu’auparavant. Cela alors que les normes d’encadrement hospitalier n’ont pas été revues depuis 30 ans et que la charge de travail a considérablement augmenté. »

Par ailleurs, quel que soit le domaine d’activité (action sociale, accompagnement éducatif, service d’aide aux détenus, prise en charge médicale,…), la pression économique bouleverse l’environnement de travail des acteurs sociaux. Ces nouvelles pratiques de gestion largement inspirées de celles du secteur privé arrivent en force dans les institutions et mettent à mal la politique sociale.

La souffrance éthique, le mal du travailleur social

Il est clair que cela pose question. Comment peut-on concilier, par exemple, le temps long du travail éducatif avec les exigences d’efficacité imposées par la culture du résultat ?

Ces adaptations forcées des professionnels aux contraintes évolutives du travail supposent des pratiques en décalage avec certaines de leurs valeurs. Et c’est précisément quand ces arrangements et ce décalage se répètent « au point de transformer globalement le contenu du travail, qu’ils conduisent une partie des salariés de ce secteur à ressentir une souffrance éthique », indique Jean-Philippe Melchior.

Il est dès lors nécessaire de défendre les valeurs de dignité, de confidentialité, d’empathie, d’altruisme et de non-lucrativité propres au métier de travailleur social.

Source : Le guide social 17/08/16

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