Les leçons des «printemps arabes» à Occupy Wall Street

Tout a commencé en Tunisie. La protestation qui a renversé un dictateur a inspiré toute une région et s’est étendue par la suite à l’Égypte, puis au Yémen, à la Libye, au Bahrein et à la Syrie. Israël à son tour connaît l’effervescence. Et si ce «printemps» était arrivé cet automne jusqu’aux États-Unis. «Occupy Wall Street» gagne du terrain et des adeptes. Les manifestants ne s’en cachent pas, ils imitent, à leur manière, les méthodes utilisées par leurs camarades du Maghreb et du Moyen-Orient.
Les acteurs majeurs du printemps arabe ont quelques conseils de sagesse parfois surprenants à confier au mouvement américain…

 

S’il est difficilement imaginable que les manifestants américains en arrivent à la violence qu’ont connu les pays arabes ces derniers mois, les leaders de la protestation au Moyen-Orient disent sentir une connexion, pas seulement entre les pays du monde arabe, mais aussi avec les protestataires des États-Unis et du monde entier.

« Nous sommes tous membres d’un même mouvement. » Stav Shaffir a 26 ans, il est l’un des chefs du mouvement de protestation en Israël. « C’est important pour moi de savoir que ce que nous entreprenons traverse les frontières, que chacun puisse comprendre que malgré les différences et les complexités de nos pays, nous pouvons nous soutenir les uns les autres. »

Certains acteurs du printemps arabe offrent donc quelques idées aux protestataires américains pour que se perpétue le mouvement, assorties de quelques tactiques qui ont fait leurs preuves et qu’ils acceptent volontiers de partager. Certains semblent « enfantins ». Ils se révèlent pourtant importants : comme la nécessaire préparation de divertissements et de pique-niques pour les longues manifestations.

Ramy Raouf, chargé de communication pour le Front de défense des manifestants égyptiens

Quels conseils donneriez-vous aux manifestants américains ?

« Quand la police réagit avec violence, il faut bien connaître les lois en vigueur pour savoir ce qu’on peut et ne peut pas faire. Si vous êtes arrêté, il faut impérativement connaître un avocat à appeler, et ne surtout jamais répondre à une question sans sa présence.

« Dans la rue, les manifestants doivent toujours porter un sac. Il contient une cannette de soda, une bouteille d’eau et une bouteille de vinaigre, ainsi que des sacs en plastique et des vêtements de rechange. Si la police envoie du gaz lacrymogène pendant une manifestation, il faut immédiatement inhaler du vinaigre, se rincer ensuite le visage avec de l’eau puis finir avec le soda, type Pepsi ou Coca, pour bien se nettoyer les yeux. Ça réduira les effets du gaz.

« Sinon, un oignon peut suffire, il faut simplement commencer à le sentir au moment où les tirs de gaz lacrymogène commencent. Si la police utilise des tasers ou des pistolets paralysants, les manifestants pourront se couvrir les jambes avec les sacs en plastique. Vous ne serez pas touché par les tirs grâce au plastique.

« Si la manifestation dégénère, il ne faut pas oublier de noter tous les excès de la police, toujours prendre des photos, même avec un téléphone. Il faut aussi bien tenir à jour la liste des manifestants qui ont été blessés et arrêtés.

Qu’est-ce que les manifestants américains devraient avoir bien en tête s’ils veulent que leur protestation aboutisse ?

« Deux choses. La première est de mobiliser en masse. Il faut trouver un maximum de manifestants réunis autour des mêmes revendications. Si vous n’êtes que 50, ce n’est pas assez. Mais avec un nombre suffisant, vous devenez vraiment une arme de pression. La deuxième chose, c’est la direction et l’objectif. Les protestataires doivent toujours garder à l’esprit le but qu’ils se sont fixé, et toujours agir selon des stratégies bien établies à l’avance. »

Gigi Ibrahim, activiste égyptien

Quels conseils donneriez-vous aux manifestants américains ?

« Le meilleur conseil que je puisse leur donner est de trouver un moyen de conserver leur dynamique en rassemblant tous les manifestants autour des mêmes revendications. En aucun cas, ils ne doivent renoncer malgré leur faible nombre. En fait, ce n’est pas vraiment un obstacle pour eux, j’ai vu que leur mouvement prenait de l’ampleur. Si les activistes américains poursuivent leur progression comme ils le font en ce moment, ils pourraient vraiment gagner. »

Quelle est la chose qui vous a semblé la plus importante à faire lorsque tous les Égyptiens sont descendus sur la place Tahrir ?

« À chaque fois que vous restez au même endroit pendant plusieurs heures, en attendant une réponse de la part des dirigeants, il faut trouver les moyens de rester motivé. Quand nous sommes arrivés sur la place Tahrir en janvier, les manifestants avaient compris que nous y allions pour nous réunir, mais nous ne savions pas vraiment ce que nous allions faire sur place. Donc, en arrivant, nous nous sommes demandé comment conserver l’énergie des manifestants le plus longtemps possible. Nous avons réalisé que si les gens avaient faim ou ne s’amusaient pas, ils partiraient. Nous avons donc commencé à récolter de l’argent pour acheter de la nourriture et demandé à des personnes de traverser la place en chantant, en racontant des histoires ou simplement en allant à la rencontre des gens. Il faut des choses comme ça, n’importe quoi, même du yoga, pour garder les gens motivés pendant une longue période d’attente.

Comment les manifestants de Occupy Wall Street peuvent-ils gagner ?

« Une chose importante est de formuler des revendications précises. Ces revendications doivent devenir publiques. Après 18 jours, les protestataires égyptiens avaient affiché ces revendications sur toute la place afin que tout le monde les voie. Ils devraient aussi commencer à imaginer la suite de leur mouvement. Je pense qu’ils vont déjà dans une bonne direction, grâce aux syndicats qui les rejoignent, mais il leur en faut encore plus. »

Et à propos de leur médiatisation ?

« Je leur conseille d’utiliser Twitter, c’est le meilleur moyen d’informer les gens sur ce qu’il se passe. Et ils devraient d’ailleurs avoir un même hashtag [mot clé précédé d’un #, utilisé par la communauté des utilisateurs de Twitter pour regrouper des tweets autour d’un sujet, ndlr], parce que j’ai remarqué qu’il y en avait plusieurs à New York. C’est très important parce qu’une erreur de prononciation risque de faire la différence. Je pense que #OccupyWallStreet est trop long. Nous utilisions #Jan25, qui était court et précis. Nous avions même un hashtag secret, afin que les activistes puissent tweeter de chez eux après une manifestation de façon à ce que les autres manifestants puissent savoir qu’ils allaient bien. »

Que peuvent faire les manifestants si la police utilise la violence ?

« C’est au manifestant de décider s’il veut continuer et se battre ou partir. Je me suis battu en Égypte et je recommande aux manifestants de bien porter un masque ou une écharpe, juste au cas où la police utilise des gaz lacrymogènes. À Tahrir, j’avais un oignon et du vinaigre dans mon écharpe, enveloppé dans une autre écharpe. Et je ne respirais que par la bouche. Mais peut-être que les gaz lacrymogènes d’Égypte ne sont pas ceux des États-Unis. Si des gens sont arrêtés, ils peuvent être sûrs qu’ils ont plus de droits que nous n’en avions ici. Ils peuvent téléphoner, par exemple. S’ils sont arrêtés, il ne faut surtout pas qu’ils parlent sans la présence d’un avocat et doivent aussi savoir précisément ce qu’on leur reproche. »

Comment percevez-vous la situation à New York pour le moment ?

« Ils font déjà un très bon travail. Ce pourrait être une révolution. En fait, c’est déjà une révolution selon moi. »

Stav Shaffir, 26 ans, organisateur du mouvement de protestation social en Israël

Quels conseils donneriez-vous aux manifestants américains ?

« La première chose, ne pas trop organiser, c’est à mon avis un des éléments les plus importants. Nous protestons tous contre des forces beaucoup plus importantes que nous. Je dois admettre que je n’avais pas compris cet aspect avant qu’on ne commence notre propre révolution. Je n’avais pas saisi le défi.

« Nous sommes tous debout face à nos gouvernements, les uns avec les autres, et il faut vraiment avoir conscience de leur force.

« Donc le seul pouvoir que l’on a réellement est justement de ne pas être une vraie organisation. Il faut conserver une sorte de chaos. Les forces de l’ordre ne savent pas comment agir face à une contestation désordonnée. Si vous avez plusieurs chefs, ils sont perdus. Il faut constamment s’assurer d’avoir des activités menées sur différents fronts, organisées par différents chefs, de manière à ce qu’ils ne sachent pas d’où viendra la prochaine révolte.

Que doivent garder à l’esprit les Américains pour s’assurer la victoire ?

« Les autres éléments importants sont l’honnêteté et l’authenticité. Vous devez être absolument sûrs de vous, rester un peu des enfants et agir avec le cœur. Il ne faut pas être expert pour comprendre les problématiques de la contestation, c’est important de rester soi-même, d’être naturel.

« Quand on est face à autant d’injustices, ce que nous avons pour nous, c’est la solidarité, l’amitié ; ces choses aussi simples font en fait notre force. »

Avez-vous un conseil tactique ?

« Vous devez laisser autant de liberté que possible. Les gens sont poussés par des idéaux incroyables quand vous les laissez un peu libres.

« Vous devez être préparé à improviser et à rire de vos complications, sans jamais prendre les choses trop sérieusement. Et puis, il doit faire froid là-bas, il faudrait peut-être un peu plus de soleil !

Sameh al-Hamwi de la Commission générale de la révolution syrienne

Quels conseils avez-vous pour les manifestants américains ?

« Le mouvement américain doit éviter au maximum la violence, particulièrement avec la police. Ils doivent par exemple éviter de bloquer les rues, il faut laisser passer les voitures, c’est par des gestes simples comme ceux-là qu’ils auront le soutien de la population. Ils doivent garder les rues propres après leur passage et organiser leurs manifestations, inventer de nouvelles activités, avoir de nouvelles idées tous les jours, créer de nouvelles bannières, de nouveaux logos.

« Ils pourraient installer de grosses enceintes pour diffuser de la musique ou retransmettre les discours de manière à ce que les habitants puissent les entendre.

« Ils doivent communiquer avec la presse le plus possible sur leurs nouvelles idées et innovations.

« Les manifestants gagnent à se séparer en groupes : si quelqu’un est arrêté, tout le groupe n’est pas mis en cause.

« Mon cœur est avec les Américains et la jeunesse. »

Source: JOL Press

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