Ils sont venus, ils sont tous là, et ils ne vont pas toujours très bien. Les patients d’origine étrangère déposent dans nos cabinets des souffrances parfois perturbantes. Qu’il s’agisse du mal du pays, du mal du voyage, du mal d’être ici, ou de ce foutu climat belge, il existe des plaintes et des pathologies dans lesquelles la perte des repères originels, le phénomène migratoire et la confrontation avec l’étrange culture du pays d’accueil sont au premier plan. Plus souvent ce n’est pas « l’exotisme » du problème de santé qui nous désarme, mais la façon dont il s’exprime, que ce soit dans la symbolique des mots ou celle du corps. L’accueil que nous offrons à ces plaintes joue un rôle tout aussi important : que peuvent-ils nous dire, que sommes-nous capables d’entendre, comment allons-nous « traduire » leur souffrance, y apporterons-nous une réponse acceptable et efficace ?
Consultés par des patients d’autre culture, les soignants tant de type généraliste que spécialiste rencontrent des difficultés de langue, de signification, de communication pour déchiffrer la demande qui leur est adressée, transmettre la réponse qu’ils proposent et en évaluer la pertinence. La conscience des impératifs et des valeurs de l’autre culture leur permettra d’optimaliser leur intervention. Si la problématique de base est identique pour tous les soignants, les moyens d’une approche interculturelle diffèrent cependant entre la première ligne de soins et les autres. De plus en plus on tente dans les hôpitaux d’adopter des attitudes respectueuses de l’autre, par exemple en organisant des repas conformes à la fois aux prescrits de la religion et aux prescriptions médicales, ou en incorporant dans le personnel fixe des médiateurs interculturels. Mais il est malaisé dans des structures de soins hiérarchisées et finalisées par un objectif scientifique, de développer des savoir-faire personnalisés comme il est possible de le faire en première ligne de soins.
Plaise au lecteur de nous pardonner une expression apparemment récupératrice, la première ligne de soins a l’habitude de l’interculturel. De tout temps, la connaissance des systèmes de référence du patient a été un atout précieux du soignant dans l’investigation diagnostique et dans le choix d’une thérapeutique efficace. L’approche qui convient à une famille de morale patriarcale rigide n’opérera pas pour leurs voisins « artistes ». Entre ville et campagne, entre milieux ouvrier, bourgeois, agricole, entre croyants et non-croyants, entre élite et quart-monde, le soignant est confronté à des « micro-cultures », qui au-delà des différences psychologiques entre individus, se nourrissent de valeurs différentes – la première micro-culture étant sans doute celle du soignant lui-même, véhiculant à la fois les repères de ses propres racines et de sa connaissance scientifique. C’est une des spécificités de la première ligne de soins de développer une approche globale et continue des soins de santé, clef de l’univers du patient. Globalité : une vision du patient comme sujet indivisible, liant sa santé, son milieu familial, son environnement socioprofessionnel… Continuité : le patient dans son histoire, dans sa lignée, dans les significations qui l’agissent depuis bien avant sa naissance et qui évoluent avec le temps…
Ce n’est possible qu’en exerçant dans le quartier où vit le patient, en soignant son entourage, en se rendant à son domicile…
Le passage d’une approche « micro-culturelle » à une approche « interculturelle » sera plus « naturel » pour un soignant de première ligne, mais ne peut se décrire en termes de saut quantitatif. A l’intérieur d’une même culture, le contenu des pensées et des valeurs varie de manière aisément identifiable : valeurs de gauche ou de droite, laïques ou religieuses, conceptions diverses de la nature du lien social ou du rapport aux sexes, … Entre cultures, davantage que les contenus, ce sont les cadres même de pensée et de référence qui diffèrent. Dès lors « le bon sens » n’a plus cours. Le problème de langue ne consiste plus à traduire des phrases mais à interpréter des concepts différents dont nous n’avons pas connaissance. Le langage non verbal est de peu de recours : la hauteur de la voix, la distance « polie » entre interlocuteurs, la signification du toucher, l’orientation du regard… Toutes les manières dites spontanées d’exprimer sont à réinterroger. Les valeurs de référence ne sont pas plus communes : la famille et le rôle de chacun en son sein, la place de l’individu dans la société, la matérialité du bien et du mal, les apparences valorisantes, le sens de la mort, la spiritualité, la notion de temps… Il s’agit donc bien d’un saut qualitatif.
C’est à cette problématique qu’est confronté le soignant de première ligne, et c’est vers lui qu’elle rebondit quand l’approche technique de la santé tourne en rond. Acquérir un savoir en la matière est impossible. D’une part parce qu’il est confronté à beaucoup d’autres cultures simultanément : arabe, slave, orientale, latino-américaine, africaine… Un savoir-faire multiculturel à façonner ? D’autre part parce que ces cultures évoluent et que le phénomène migratoire les transforme à grande vitesse : on assiste à l’interpénétration des concepts entre culture d’origine et culture d’accueil, à la mythification/ démythification de l’origine, aux changements de mentalité liés aux choix d’implantation ou à la perpétuation du désir de retour…Axel Hoffman a été médecin généraliste à la Maison médicale Norman Bethune- Molenbeek
Source : Santé conjuguée n°7- Janvier 1999